Dans « Contributions psychologiques à la reconstruction d’Haïti : pour une thérapie individuelle et collective du traumatisme et d’autres troubles mentaux » (2011), André Sylvestre, prête et psychologue haïtien, considère que l’esclavage peut être la principale source de traumatisme dans la société haïtienne. Il estime que le peuple haïtien, blessé dans sa psychè par l’esclavage, subit maintenant les effets du trauma intergénérationnel.

S’appuyant sur les travaux de Philippe J. (Les causes des Maladies mentales en Haïti, 1968), André Sylvestre identifie le restavèk, le bilinguisme, l’absence de papa dans les familles, l’émigration, le mépris de la couleur noire et les croyances religieuses comme traumas post-esclavagistes rencontrés chez les Haïtiens.

Le Restavèk

Les restavèk sont des enfants en domesticité. « D’après Philippe J., écrit Sylvestre, ces enfants viennent de la campagne et sont souvent donnés à un parent, une marraine ou une connaissance en ville ». Prototype de Ti Sentaniz dans la lodyans éponyme de Maurice Sixto. « Ils sont astreints aux travaux les plus durs, continue Sylvestre. Ils sont les premiers à être réveillés le matin, et les derniers à se coucher le soir. Ils sont mal nourris, mal vêtus et ne sont pas envoyés à l’école. Privés d’affection et de caresses, ils sont souvent battus. Leur sort porte plus d’un à dire que l’esclavage survit encore en Haïti sous forme de restavèk ».

L’absence de papa

Dans la mentalité des hommes haïtiens, observe Sylvestre à la loupe de Philippe (1968), l’enfant c’est l’affaire des femmes. Quand les papas se trouvent à la maison, leur présence est purement physique, poursuit-il. Ils ne sont nullement présents émotionnellement et psychologiquement. Comme conséquences, Sylvestre nous dit que, citant Corneau G. (Père manquant, fils manqué : que sont les hommes devenus ?, 1989), le manque d’attention du père a eu pour conséquence que le fils n’a pas pu s’identifier à lui afin d’établir son identité masculine, de même qu’il n’a pas pu se sentir suffisamment confirmé et sécurisé par la présence du père pour passer au stade d’adulte.

Le bilinguisme

Tous les haïtiens parlent le créole, alors que le français, ce n’est qu’une petite minorité qui la maitrise, remarque l’auteur. Le créole et le français sont les deux langues officielles, nonobstant, c’est le français qui est considéré comme la langue de prestige, regrette-il. Qui plus est, ceux qui s’expriment en français sont mieux vus que ceux qui s’expriment en créole, et cela crée un complexe d’infériorité chez les créolophones.

L’émigration

L’auteur reprend de Philippe (1968) que les haïtiens qui allaient en République dominicaine et surtout à Cuba restaient hors du monde, dans les champs, à couper la canne, du matin au soir et après des mois ils revenaient au pays avec quelques dollars, mais aussi avec le souvenir de vexations et d’humiliations sans pareil. Évidemment, cette histoire des haïtiens coupeurs de cannes à Cuba comme Manuel dans Gouverneur de la Rosée Jacques Roumain ou comme Hilarius Hilarion en République dominicaine dans Compère General Soleil de Jacques Stephen Alexis, est de bien de traits semblable à la réalité des esclaves dans les champs de cannes à Saint-Domingue. Ce calvaire se poursuit maintenant avec nos frères et sœurs qui bravent la mer sur des petites embarcations, comptant sur la bienveillance de Mèt Agwe pour gagner les côtes de Bahamas, d’Iles Turcs & Caïcos, ou même Miami. N’est-ce pas cela rappelle les traversées de l’Atlantique de nos ancêtres africains ? Évidemment, cela se termine très souvent en naufrage, ou emprisonnement et rapatriement, nous rappelle l’auteur.

Le mépris de la couleur noire

« Selon Philippe (1968), le mépris du nègre fait partie de l’héritage que les blancs nous ont légué. Elle rapporte que « nous méprisons le nègre et aimons tout ce qui est blanc ». En effet, nous répétons souvent que : « un tel a de bons cheveux », « le bel nez », « la belle couleur » pour se référer aux caractéristiques des Blancs. Philippe en disant que « ce complexe d’infériorité est une tare qui affecte la majorité des Haïtiens », écrit André Sylvestre.

Certaines formes de croyances religieuses

Sur ce point encore une fois, je préfère reprendre succinctement les mots de l’auteur : « Les résultats de la recherche de Philippe (1968) révèlent que le vodou est rempli d’interdits, que l’enseignement des religions chrétiennes, protestantes et catholiques, prône le mépris de la vie terrestre et l’utilité des souffrances et que les trois religions favorisent l’anxiété, la dépression chronique et conduisent aux maladies mentales. […] Mais il faut reconnaitre qu’il existe encore aujourd’hui une certaine croyance religieuse imprégnée de superstition, de syncrétisme et d’interdits qui crée du trauma dans le psychè de l’homme haïtien. Par exemple, pour la grande majorité des Haïtiens, il n’existe presque pas de mort naturelle. Il y a comme une peur que l’autre peut toujours nous envoyer un mauvais sort si nous réclamons parfois nos droits pourtant légitimes ou si nous sommes en train de faire des progrès par notre travail, pour ne citer que ces cas. Cela crée de la frustration qui peut déboucher sur le traumatisme et la dépression. […] Il en résulte que certains adeptes de certaines dénominations religieuses en Haïti vivent parfois dans une peur presque chronique qui est sans doute responsable de beaucoup de troubles psychosomatiques chez le peuple haïtien ».

La liste n’est pas exhaustive. Sans doute. Et, ces cas, je suis sûr que l’auteur pourrait être de même avis, ne sont pas développés en toute profondeur. Néanmoins, le dé est lancé, il faut coûte que coûte entrer dans la partie : identifier ces maux psychosociaux et promouvoir des mécanismes qui pourront aider à les déconstruire. Ils ont pris des siècles pour s’édifier. Alors, il faut des bras, du temps et de l’engagement pour les faire tomber de l’esprit.

 

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