Maritou Chenet est la nièce de Georges Elie, aussi descendante des Bazelais. Les deux presqu’à l’antipode des cycles de la vie, mais le temps qu’il passait ensemble harmonisait leur existence. L’oncle ne cessait jamais de raconter à la nièce les grandes épopées de sa vie, comme une passation de flambeau. De ces histoires, la tragédie de l’exécution du président Vilbrun Guillaume Sam le 28 juillet 1915. Évènement qui reste aujourd’hui la cause occasionnelle connue de l’occupation américaine qui s’ensuivit. Maritou nous confie ce morceau cher de sa mémoire qu’elle intitule : « Mon Oncle Georges m’a raconté ».

Mon Oncle Georges m’a raconté

Georges Elie, le mari de ma tante Francine était un cousin, – ma grand’mère s’appelait Francine Elie. Petite fille, je l’admirais beaucoup, il était le chef des pompiers. La station était à la Grand-rue, angle Rue Pavée. Avec tout le panache des beaux camions rouge reluisants de tous leurs cuivres.  Quand il prit sa retraite, nous nous sommes rapprochés, et c’est ainsi que je passais des heures, pendue à ses lèvres, l’écoutant me raconter les histoires du temps « Haïtien » – Je ne vous ferai pas l’offense de vous expliquer que le temps haïtien est l’époque qui précède l’Occupation américaine de 1915.  Je parlai à ma mère des récits de mon oncle et elle me répondit : »tu sais, tout le monde a des défauts, Georges comme les autres ; mais je peux t’assurer que tout ce qu’il te racontera est absolument vrai, il est loin d’être un menteur. »

Un jour, il me dit ceci : « je ne sais pas si c’est un hasard ou de la chance ; mais j’ai toujours été là, où il le fallait, lors de certains événements. Serait-ce pour en témoigner plus tard ?

En 1915 il se trouvait à la Rue du Quai-Rue Eugène Bourgeolly – à l’Hôtel de France – là où se trouve actuellement la Banque de L’Union Haïtienne, en train de boire quelques verres avec des amis – la situation politique étant compliquée : le président Vilbrun Guillaume Sam avait fait massacrer les prisonniers politiques incarcérés à la rue du Centre.

Brusquement, pris d’un sentiment de révolte, car il avait appris que trois de ses cousins étaient au nombre des victimes, il se hissa sur le comptoir et se mit à haranguer le public. « Je n’étais pas plus brave qu’un autre, ajoura-t-il, mais j’avais déjà avalé trois verres de vin, ce qui décuplait mon audace”.

Mon Oncle Georges avec toute la bravoure et le dévouement de chef de pompiers qu’on lui connaissait, mesurait à peine 1m,60 et était plutôt fluet.

Je me mis, dit-il, à discourir, hurlant que : Vilbrun était un criminel, qu’il avait tué des membres de ma famille et tant d’autres patriotes, qu’il fallait à tout prix aller à la prison de la Rue du Centre constater les dégâts, pour récupérer nos morts, et libérer les autres prisonniers politiques s’il en restait.

Il fut tout de suite ovationné, presque porté en triomphe et… par la force des circonstances, il prit la tête du peloton. Et hop ! En route. Au fur et à mesure la foule grossissait, si bien, qu’arrivée devant la porte de la prison, la décision fut prise sans tergiversation : il fallait défoncer cette porte puisqu’elle résistait à l’assaut des coups d’épaules de tout un chacun.  Il y avait, pas trop loin, un bon poteau qui ferait l’affaire.  Dare-dare l’on se précipite et avec plus de bras qu’il n’en fallait, après trois ou quatre assauts, toute résistance s’écroule. Et là…… le DRAME commence.

Il ne fallut pas beaucoup de recherche pour trouver : Oh spectacle cynique !  Une dodine se balançant avec un vieillard, les bras levés pour parer aux coups de machettes qui devaient peut-être l’achever. Nous supposons que, par un phénomène d’équilibre et peut-être aussi avec l’aide d’une brise subtile, la dodine avait gardé le rythme des balancements provoqués par la bacchanale qui s’était déroulée il n’y avait pas très longtemps. Les premiers arrivés avaient déjà levé un des bras et découvraient qui était ce vieux avec une barbe lui arrivant jusqu’au ventre : ORESTE ZAMOR, EX-PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE D’HAITI.

A cette époque, parait-il, tout politicien « suspect » ou gênant aux yeux du gouvernement était « ramassé » et mis au frais pour quelque temps sitôt que la situation était compliquée.

C’est alors que dans la stupéfaction générale, mon Oncle Georges réalisa que les semelles de ses chaussures – et celles des autres- pataugeaient dans une rigole de sang. Le groupe continua à dresser le sinistre inventaire, reconnaissant de temps à autre un parent, un ami.  Il trouva le cadavre de Pascal Elie, son cousin, avec le bras coupé en parant un coup de machette.

Moi, je me souviens avoir entendu ma belle-mère raconter que Monsieur Zéphyrin lui avait dit avoir soudoyé l’exécuteur des œuvres de Charles Oscar avec cinquante gourdes, pour qu’il ne le « frappe » pas trop fort et ensuite, il l’avait plus ou moins caché sous des cadavres. Grâce à ce stratagème il eut la vie sauve et …un bras endommagé.

Le spectacle  tragicomique qui est resté gravé dans la mémoire de mon Oncle Georges, c’est celui d’un prisonnier plié en deux  qui essayait de s’enfuir par les latrines et qui reçut une balle en plein milieu, c’est à dire au milieu de l’anus et… son corps est resté suspendu au rebord du siège: la tête à l’intérieur et les pieds, les jambes jusqu’à la taille, encore « à genoux » à l’avant du  siège.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                Devant tant de crimes et d’horreur, mon oncle s’en alla, mais sentant comme toujours qu’il y avait encore des choses à voir ou à vivre et surement d’après ce qu’il avait appris, il se dirigea vers le consulat de France où le président Vilbrun s’était réfugié – ce local est remplacé par le Collège St. Pierre actuellement.  Là il y avait une foule qui déjà s’échauffait, le groupe qui le suivait se joignit à l’autre déjà présent. Les nouveaux venus pleins d’assurance après leur épopée à la prison franchirent l’entrée du consulat sans résistance et ce qui les guida fut l’odeur du médicament qu’utilisait Vilbrun pour penser une plaie qu’il avait à la jambe (un java, comme on disait).

Le premier personnage qu’ils rencontrèrent fut un vieux dont l’accent et le parler capois lui sauvèrent la vie : Il était le sosie du président et le suivait partout, un des compagnons de mon oncle Georges attrapa le bonhomme par le cou et l’enferma dans un lutrin, il se mit à hurler en disant qui il était, et on dut l’admettre : ce n’était pas le président Sam.

Le groupe franchit un premier et un deuxième escalier… toujours guidé par leur odorat. Au haut du deuxième, ils trouvèrent le fameux bocal d’Iodoforme qui les avait guidés et attrapèrent le loquet de la porte du grenier. Au premier tour pour l’ouvrir, le loquet fit le mouvement inverse. Ils essayèrent à nouveau … même réponse. Ce petit jeu dura quelques minutes. Si cela n’avait pas été, le cours de l’histoire aurait peut-être changé ; mais la résistance persistant, comme pour la prison, plusieurs se mirent ensemble et enfoncèrent la porte et…Vilbrun fut attrapé… Inutile de dire avec quelle rage.

La première personne qui le frappa fut une femme, je suis vraiment chagrine d’avoir oublié son nom au cours des ans -j’espère que je trouverai quelqu’un qui en sait plus que moi pour me renseigner. Son fiancé avait été exécuté aussi à la prison.  Armée d’une cravache, elle « tailla » pratiquement le président de la tête aux pieds.  Les autres s’empressèrent d’attraper Vilbrun lui faisant dévaler les deux escaliers jusque dans la cour.  Quand il essaya de résister en s’accrochant à la roue d’un carrosse, quelqu’un de la foule vite dégaina une machette et lui sauta le poignet.

Mon Oncle George, lui, pendant que la foule se battait avec Vilbrun, continuait à parcourir le Consulat.   Il se trouva face à face avec Madame Vilbrun Guillaume Sam, affolée, en pleine grossesse, la peur aux tripes, ne sachant quoi faire. Il la conduisit à l’intérieur d’une pièce, la cacha dans un coin –ou dans un placard- avec la recommandation de ne pas se faire remarquer : elle eut ainsi la vie sauve.

Arrivé à ce stade de l’événement, il fut pris d’un tel dégout qu’il se sauva et descendit en ville, gagna la Rue Bonne Foi et là il vit venir Charles Oscar. Inutile de vous dire qu’avec son flair, il se mit à le suivre…à distance, bien décidé à ne pas le lâcher.  Ma mémoire me fait encore défaut, je perds une partie de l’événement ; mais je sais qu’à un moment, Oscar fut rattrapé par l’exécuteur de ses œuvres qui lui réclama les 50 piastres que Charles Oscar lui devait.  Incroyable ! tout ce massacre avait été perpétré pour la somme de cent (100) piastres dont cinquante (50) à crédit. Réponse de Charles Oscar ?  Il dégaine son révolver et abat sur le champ l’impudent qui après avoir massacré pratiquement tous les prisonniers de la Rue du Centre, osait lui réclamer son dû, et… il continue sa route sur son cheval, toujours accompagné de son aide de camp, également à cheval et, ayant toujours mon oncle sur leurs traces.

Charles Oscar se dirigeait vers le quai, quand brusquement il se ravisa, fit volte face, et remonta, – si je ne me trompe par la rue du Fort Père- ou peut être bien par la même Rue Bonne Foi   et mon Oncle de penser en même temps : Ah ! Le Général Polynice est le chef du Bureau du Port (ou de l’Administration Portuaire, -je ne sais trop) Oscar ne peut se sauver par bateau et prendre la chance de se trouver en face de lui. Puis qu’Oscar avait fait assassiner trois fils de Polynice.

En arrivant devant le Consulat Dominicain, Maison Keittel situé à la Grand’Rue il se préparait à entrer quand il fut rattrapé par le Général Polynice, qui l’abattit et s’en alla. Le garde du corps de Charles Oscar se précipita sur le cadavre et s’empara de son portefeuille. C’est alors que mon Oncle Georges attrapa le bonhomme lui asséna un magistral coup de poing et s’empara du portefeuille. Ayant trouvé quelques gros billets, il les lui donna en disant « prend-ça a ».

En faisant l’inventaire du portefeuille de Charles Oscar, sa première découverte fut le « point » (le wanga) pour ne pas recevoir des balles, et l’autre le fameux billet écrit par Vilbrun Guillaume Sam à Charles Oscar : « Le Ministre Bonamy m’ayant appris que l’opposition se révoltait etc., je gagne le Consulat. Vous prendrez la décision que vous dictera votre conscience ».

J’avais une copie du billet mais le feu l’a brulée chez moi en 2006. Mon oncle avait également attrapé les épaulettes de Charles Oscar. J’ai appris que Vilbrun était le cousin de Jean Price Mars, c’est avec cette lettre que parait-il, ce dernier a pu prendre la défense de Vilbrun Guillaume Sam. Mon Oncle Georges, lui s’est toujours demandé si ce n’était pas un mot de passe entre le président et le général.

Que sont devenues les « conquêtes de guerre » de mon oncle Georges ? Un jour parait-il, à la Station des Pompiers où il habitait, une souris avait visité sa bibliothèque et aurait dévoré le wanga de Vilbrun, car il contenait surement des grains de maïs ou autre ingrédient comestible ; et la lettre, je l’espère, fait encore, partie de la Collection Mangonès.  Les épaulettes se trouvent, en principe, dans la collection de Monseigneur Karl Peters, également ami, comme Edmond Mangonès de Georges Elie.

Mon Oncle Georges est mort il y a quelques années, il avait dans ses tiroirs tant de choses que j’aimerais revoir : la plume de « Tonton Nord » un morceau de la jaquette de l’Empereur Soulouque etc. Mais le 12 janvier 2010 après « Goudou-goudou » mon cousin Lyonel, son fils, dernier dépositaire de ces trésors, a dû aller à l’hôpital, avec une jambe brisée et… les vandales ne l’ont pas raté, ils ont pillé le site et… tout le reste est perdu, malheureusement, comme une bonne partie de notre patrimoine.

Combien d’entre nous ont eu la chance d’entendre un « ancien », parent ou ami ? témoigner de ce qu’il avait vécu ? Moi   je suis déjà parmi ceux qui sont « encore là » et pour combien de temps ? Ne laissons pas mourir dans l’oubli l’histoire unique d’un peuple qui trop souvent (peut-être, par ignorance) agit avec désinvolture et irrespect devant un passé exceptionnel : le nôtre.

 

Maritou Chenet, 28 juillet 2021

 

P.S.= J’ai retrouvé un fac-similé de la lettre à Charles Oscar avec une note disant que l’original se trouve dans la collection de M. Théard, -sans aucune autre explication- espérons toujours revoir l’original ? entretemps mon cousin Lyonel nous a laissé au mois de février et il n’avait rien pu sauver. (20 juillet 2019)

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