Le 2 février 1891, Bancroft Gherardi, s’investissant Commissaire spécial des Etats-Unis en Haïti, écrit au Ministre des Affaires étrangères haïtien :

« Monsieur,

J’ai été nommé par le président des Etats-Unis commissaire spécial près du gouvernement d’Haïti à l’effet d’entrer en négociations pour le bail à ferme du Môle Saint-Nicolas, en vue d’y établir un dépôt de charbon de terre à l’usage des navires de la marine des Etats-Unis.

C’est le vœu et le dessein du président des Etats-Unis d’acquérir une telle station dans les Antilles.

Les avantages spéciaux que réunit le Môle Saint-Nicolas indiquent ce fait incontestable, que c’est la destinée manifeste de ce port de devenir un dépôt naval à l’usage des navires de guerre des Etats-Unis.

[…] L’acceptation de cette demande aura pour effet de faire des Etats-Unis un ami puissant et un allié sur l’assistance et les bons offices duquel Haïti pourra toujours compter… »

Le 10 février 1891, le Secrétaire d’États des Relations extérieures, Anténor Firmin, accuse réception la lettre de Gherardi, et réplique :

« Monsieur,

J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre importante lettre du 2 février de ce mois, par laquelle vous avez bien voulu m’annoncer que vous avez été nomme par le président des Etats-Unis commissaire spécial près le gouvernement d’Haïti, à l’effet d’entrer en négociations pour l’affermage du Môle Saint-Nicolas, dans le but d’y établir une station ou dépôt de charbon de terre à l’usage de la marine des Etats-Unis.

Je me suis empressé de soumettre votre lettre au conseil des secrétaires d’État, présidé par Son Excellence le Président d’Haïti, sans décider dans un sens favorable ou défavorable à votre demande, m’a recommandé de vous demander courtoisement et préalablement que vous ayez l’extrême obligeance de lui communiquer :

  1. Les détails ou conditions de l’affermage désiré ;
  2. Copie des pleins pouvoirs qui vous ont été confères par son Excellence le Président des Etats-Unis et dont l’original sera présenté, s’il y a lieu, au moment de la signature du bail à ferme, qui fait l’objet de votre demande ».

Le 12 février, Gherardi répond à la lettre et aux requêtes d’Anténor Firmin :

« Monsieur,

[…] Conformément à votre seconde demande, j’ai l’honneur de vous adresser sous ce pli une copie de mes instructions et de faire connaître mon désir de présenter l’instrument original avant de recevoir le bail désiré.

[…] Une étendue de terre suffisante pour établir un dépôt de charbon de terre pourrait être comprise dans un mille carré comme cela est indique dans la carte ci-jointe. Or, comme ce mille carré renferme le bassin intérieur du port du Môle Saint-Nicolas, il est évident que la quantité de terrain désiré est peu importante ».

Après que toutes les requêtes du Secrétaire d’État d’Haïti, en la personne d’Anténor Firmin, aient de réponses, l’État haïtien délibère, sous signature de ce dernier :

« Messieurs les Plénipotentiaires,

Après avoir bien considéré les conditions dans lesquelles le gouvernement des Etats-Unis désiré obtenir l’affermage du Môle Saint-Nicolas pour y établir une station navale, ils [le Président d’Haïti et les Secrétaires d’État] n’auraient peut-être point d’objection à y faire, si vos instructions ne contenaient la clause suivante :  

“En vue de la préservation et de l’affermissement des relations (des deux pays) le Président désiré que, aussi longtemps que les Etats-Unis peuvent être les fermiers du Môle Saint-Nicolas, s’il doit être affermé, le gouvernement d’Haïti n’afferme aucun port ou autre portion de son territoire ni n’en dispose autrement, n’y accepte aucun privilège spécial ou droit d’usage à aucun autre pouvoir, État ou gouvernement.”

L’acceptation de votre demande avec une telle clause, serait aux yeux du gouvernement d’Haïti, un outrage à la souveraineté nationale de la République et une violation flagrante de l’article 1er de notre Constitution ; car, en renonçant au droit de disposer de son territoire, il en aurait consenti l’aliénation tacite.

[…] Mais à cette difficulté constitutionnelle doivent encore s’ajouter des considérations politiques qui sont de la plus haute importance pour le gouvernement haïtien ».

Le gouvernement haïtien adresse donc au gouvernement des USA son refus du contrat du bail à ferme. Frederick Douglas et Bancroft Gherardi mettent fin donc aux négociations du côté américain dans une lettre du 24 avril 1891, empoisonnée de mises en garde et de menaces :

« Monsieur,

[…] Nous regrettons que le Gouvernement d’Haïti se voie dans la nécessité de faire un refus à la demande amicale du Président ; d’autant plus que nous avons lieu de craindre que ce refus ne soit pas accepté par le Gouvernement des Etats-Unis comme un témoignage des sentiments amicaux qui doivent exister entre les deux républiques et gouverner leurs relations.

Tout en étant obligés de vous exprimer notre désappointement du terrain sur lequel s’est placé le Gouvernement d’Haïti, permettez-nous de vous présenter, Monsieur le Ministre, l’expression de notre plus haute estime et de notre plus haute considération ».

On peut laisser la conclusion se tirer elle-même : « les Etats-Unis ont considéré ce refus comme un témoignages des sentiments amicaux qu’ils doivent entretenir avec Haïti. Des sentiments qui alimentent rancune, antipathie, méchanceté, malveillance, entre autres, dans les collaborations qui ont suivi et qui suivent. »

D’ailleurs, les deux commissaires, sachant ce qui allaient suivre, ont témoigné dans la lettre être en désappointement, dans la peine, qu’Haïti se mette dans une telle position. Les faits qui ont suivi, avec l’occupation de 1915 comme point culminant, prouvent totalement toute la rancune que ce refus a fait jaillir.

Aujourd’hui encore, les collaborations entre les deux pays nous montrent clairement que rien ne s’est amélioré. La méchanceté rancunière jaillit encore et nous inonde la face.

Alors quand ça ne va pas historiquement, ne faut-il pas que l’on s’en refasse une autre histoire ?

cf. La question Haïtienne ou l’Affaire du Mole Saint-Nicolas, 1889-1891, Hannibal Price III

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